Cher Carnet,
Le jour est enfin arrivé !
Après ces semaines, ces mois d’attente fébrile sur le Holy Island, à compulser les cartes et les manuscrits, à écouter les récits des rares initiés, le moment de notre grand départ pour l’Archipel des Mers de Papier est imminent.
Une excitation presque insoutenable me gagne, une joie mêlée d’une solennelle appréhension.
Ce matin, depuis le grand observatoire, un signal nous est parvenu : notre Calepin est en approche.
Et quel spectacle, cher Carnet, lorsque nous l’avons enfin aperçu !
Fendant la limite trouble où la Mer d’Encre cède la place aux étendues laiteuses des Mers de Papier, il s’avançait, majestueux.
On nous l’avait annoncé comme un “Calepin géant”, et le mot n’était pas usurpé.
L’Arcadia – car tel est son nom, un nom qui porte en lui tant de promesses d’harmonie et de découverte – est une créature d’une taille véritablement imposante.
Sa coque, dont les teintes irisées jouaient avec la lumière si particulière de ces confins, semblait faite de ces parchemins et de ces bois légers dont parlent les érudits, une matière vivante qui ondulait presque imperceptiblement avec le mouvement des flots de papier.
Je l’ai observé longuement avec la lunette de Papa.
Ses “pages”, ces immenses voiles de matière organique, frémissaient doucement, comme prêtes à recueillir les mots et les Vues qui allaient le propulser.
On devinait la puissance tranquille de ses nageoires, le secret de sa flottaison sur cette mer impossible.
Il y avait en lui une présence, une sorte de conscience paisible émanant de sa masse, confirmant tout ce que j’avais lu et entendu sur la nature vivante de ces extraordinaires navigateurs.
C’est donc à bord de cet être que nous allons confier notre sort, Papa et moi, pour cette année d’exploration.
L’émotion me serre la gorge.
L’Arcadia n’est pas seulement un moyen de transport ; c’est la promesse tangible de toutes les découvertes qui nous attendent, le vaisseau qui nous portera au cœur des mystères que mon père, le professeur Fitzgerald Velson, a si ardemment cherché à comprendre.
C’est le début de notre grande expédition anthropologique, l’accomplissement de tant d’années de préparation.
Dans quelques heures, nous monterons à bord.
Cette page marque la fin de notre attente, la fin d’une introduction à ce monde.
La prochaine fois que je t’écrirai, cher Carnet, ce sera depuis les Mers de Papier elles-mêmes, voguant vers l’inconnu à bord du magnifique Arcadia.
L’aventure, la vraie, commence maintenant !
Eleanor


