Cher Carnet,
De toutes les merveilles que l’Archipel des Mers de Papier nous laisse entrevoir, les Calepins sont sans doute celles qui stimulent le plus ma curiosité d’apprentie naturaliste et chroniqueuse.
Papa m’en parlait souvent, et les récits des premiers explorateurs que j’ai pu consulter ici, sur le Holy Island, ne font que renforcer l’impression d’être face à un phénomène unique, au cœur même de la singularité de ce monde.
Ce qui revient constamment, et qui est la clé de tout, c’est que ces Calepins ne sont pas de simples constructions navales. Non, ils sont décrits comme des êtres vivants, appartenant pleinement à la faune de ces mers si particulières.
C’est leur nature même qui leur confère cette aptitude extraordinaire à voguer sur les Mers de Papier, là où toute autre matière que nous connaissons sombrerait inexorablement.
J’ai noté avec le plus grand soin les descriptions de leurs adaptations : ils seraient pourvus de nageoires et d’une ossature ou coque d’un bois d’une légèreté surprenante.
Ce sont ces attributs qui leur permettraient de compenser la faible densité de ces eaux étranges, de glisser sur ces “flots de papier”.
Toutefois, il semble que cette vie marine, si parfaitement adaptée soit-elle, ne révèle toute son ampleur que dans une forme de compagnonnage.
Les témoignages suggèrent qu’un Calepin laissé à lui-même mènerait une existence plutôt discrète, se réfugiant dans des anses tranquilles, sans s’aventurer loin des côtes.
Sa transformation en véritable voyageur des mers ne s’opérerait qu’au contact des humains, une interaction qui semble éveiller en lui des capacités nouvelles, l’ouvrant aux vastes horizons de l’archipel.
Et c’est ici, cher Carnet, que le rôle des mots, et par conséquent des Capitaines Rédacteurs, devient absolument central.
La puissance et la vélocité du Calepin seraient directement modulées par la nature et la force des mots qui lui sont adressés, ou qui sont inscrits sur ses “pages”, ainsi que l’on nomme ses voiles.
Certains individus, au fil du temps, ont développé une expertise remarquable dans cet art, une véritable science du verbe et de l’optimisation des “Vues” – ces courants d’énergie qui animent les voiles.
On les nomme les Capitaines Rédacteurs.
Leur savoir est si essentiel, les distances entre les îles si considérables et les particularités de cette navigation si complexes, que l’idée même d’un Calepin sans son Capitaine est, pour les peuples de l’archipel, presque une aberration, un gage de péril certain.
Et, bien sûr, les légendes abondent, comme celle, particulièrement merveilleuse, de Calepins si anciens et si imprégnés de mots puissants qu’ils auraient acquis la faculté de s’élever dans les airs.
Ainsi, le Calepin se dessine non seulement comme un prodige de la nature, mais aussi comme le symbole d’une symbiose extraordinaire entre une créature, son environnement, et l’ingéniosité humaine, le tout orchestré par la puissance intangible mais si concrète, ici, du langage.
Chaque nouvelle information à leur sujet ne fait qu’accroître mon impatience de les observer de mes propres yeux.
Eleanor


